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La broderie contemporaine aujourd'hui

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La broderie contemporaine aujourd'hui

                       Entretien avec Julie Barbeau #1

Julie BARBEAU est artisan d'art brodeuse et photographe. Elle réalise des tableaux entièrement brodés à la main comme elle peindrait une toile. Avec elle, la broderie d'art se réinvente pour offrir un regard très contemporain et inédit de la broderie sans rien céder à l'exigence de ce savoir-faire ancestral.

Comment définiriez-vous la broderie ?

La broderie consiste à anoblir un objet textile en y ajoutant une autre matière dans le but de créer des motifs, du relief, des textures, des effets de matières. On peut également utiliser ce qu’on appelle des fournitures : des perles, des paillettes, du fil, des éléments métalliques par exemple et ainsi dans le but de créer des décors sur le textile.

Quelles techniques utilisez-vous principalement ?

J’ai à cœur d’utiliser un panel assez large de techniques mais toujours à la main ! Je travaille avec des techniques employées dans la haute-couture, principalement « le crochet de Lunéville », utilisé pour poser des perles notamment. J’utilise aussi la technique de la broderie au fil d’or métallique qui s’applique à l’aiguille. Il est traditionnellement utilisé dans le domaine militaire ou liturgique (ndlr : religieux). Il m’arrive aussi d’utiliser des techniques plus « populaires », ça me tient à cœur. Je m’attache à travailler avec l’ensemble des techniques de broderie actuelle, notamment avec la broderie en fil avec point de croix ou point de fil, que j’ai fait entrer dans mon univers.

Sur quels supports brodez-vous principalement ?

Je brode principalement sur du tissu, que je choisis en fonction de ses caractéristiques premières. Je décide au toucher, si un tissu est souple ou s’il a une belle texture, mais surtout à l’aspect visuel ; puisque je réalise des tableaux, il faut que la matière soit esthétique et que l’effet qu’il rend corresponde à ce que je veux réaliser. De temps en temps, je travaille aussi sur du papier - assez épais qu’on utilise habituellement dans la gravure ou l’impression. Je les choisis pour leur aspect visuel et sensoriel, je touche beaucoup les papiers pour trouver celui qui va me convenir, avoir une texture inattendue, haut de gamme.

Pourquoi avoir choisi le métier de brodeuse ?

À l’origine, je voulais être créatrice de costumes de spectacle, notamment pour les comédies musicales. N’ayant pas pu suivre ces études, je me suis réorientée vers la broderie que j’avais découverte lors de portes ouvertes d’écoles à Paris. Je trouvais la technique intéressante et je me disais que ça pourrait me servir si, plus tard, je me réorientais vers le costume. Professionnellement parlant, j’ai fait mes armes dans la broderie haute-couture et le spectacle vivant, mon projet initial. J’y ai vraiment été captée par l’aspect très libre et créatif de la broderie : la toile tendue sur le métier à broder est une page blanche et on y fait ce que l’on veut, il y a une très grande liberté de création grâce à cette technique. Mais cette liberté de création n’empêche pas de devoir être très rigoureux, il y a une exigence de qualité et beaucoup de technicité à avoir. L’alliance entre les deux me fascine.

Comment définiriez-vous votre style ?

Mon style est graphique et géométrique. J’imagine qu’on peut dire qu’il est aussi minimaliste, compte tenu des formes que je brode.

Est-il toujours facile d’innover en gardant un respect pour les traditions et le savoir-faire ?

Ce qui me guide lors de la création d’une nouvelle pièce, c’est justement le côté technique et le côté créatif, contemporain. Pour moi, ces deux aspects sont au même, niveau d’importance : il ne faut pas que l’un prenne le pas sur l’autre. Je m’efforce de toujours trouver un équilibre entre les deux. Si je venais à dessiner des motifs trop vieillots, trop traditionnels, ça ne me plairait pas et au contraire, si j’utilise une technique qui ne démontre pas un certain savoir-faire, même si l’idée est très novatrice, je n’irais pas au bout du projet. Cette autocensure, cet aspect critique est très important dans mon travail. Je veux vraiment traduire l’excellence du savoir-faire que j’ai en main en un univers graphique, résolument contemporain.

Selon vous, quelles qualités font d’une broderie une bonne broderie ?

Je dirais avant tout la technique. Moi en tout cas les broderies qui me parlent, me fascinent, ce sont des broderies réalisées à la perfection, où rien ne dépasse, où on voit la rigueur et la précision de l’artisan. Je trouve fascinant d’observer une réalisation artisanale, faite à la main et pourtant irréprochable. C’est mon premier critère pour voir si elle me plait.

De l'aspiration à l'inspiration

Où trouvez-vous vos inspirations ?

J’ai un œil critique sur le sujet donc j’ai beaucoup de mal à être complètement subjuguée, mais il y a quand même des œuvres que j’aime beaucoup. Je pense notamment à ce que fait Jordan Nassar. Ce qui m’a séduit au premier regard, c’est les motifs qu’il travaille, il joue sur des formes très géométriques. Il propose souvent un motif dans le motif et je trouve ça fabuleux. Ce qui est impressionnant, c’est qu’il réalise toutes ses œuvres avec une seule technique de broderie et ça, ça me fascine d’autant plus.

Êtes-vous inspirée par d’autres champs disciplinaires que la broderie ?

En fait, mon inspiration vient majoritairement d’autres arts que la broderie et notamment les arts visuels. Par exemple des collages, des peintures, des sérigraphies etc. J’aime aussi tout ce qui est lié à l’art en mouvement, l’art cinétique, tout ce qui permet de créer une expérience physique au-delà de l’œuvre en elle-même et de jouer avec le spectateur sur ses sens, ses émotions.

                                     

Comment envisagez-vous l’avenir de la broderie ?

La broderie contemporaine est un médium en pleine évolution. Ce n’est plus seulement un savoir-faire technique, il propose désormais de véritables œuvres d’art contemporaines. Je pense que la broderie peut devenir un médium d’expression artistique à part entière pour les artistes contemporains, j’en serai la première ravie. Désormais, on n’est plus centré seulement sur l’aspect technique mais aussi sur les concepts, sur des broderies qui ne sont plus purement décoratives. Elles évoluent et pourtant elles conservent la même exigence et excellence qu’ont les brodeurs « traditionnels ». Mais il est important que la broderie ne devienne pas un travail du tissu au sens large, il faut qu’elle reste constituée de toutes les techniques qui lui sont propres, comme par exemple dans la haute-couture. Mais je veux voir ces techniques spécifiques descendre des podiums pour venir dans les galeries d’arts, dans des intérieurs de luxe, pour des projets d’exception, pour décloisonner la technique et l’offrir à un plus large public.

                             

Retrouvez plus d'informations sur l'artiste Julie Barbeau ici : https://www.artenobilia.com/fr/artistes/27-julie-barbeau